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LE CORPS N’A RIEN À PROUVER

Une pièce. Trois heures de l’après-midi. Une fenêtre tirée à demi, et la lumière qui tombe sur le parquet en oblique, une déclinaison de gris-or qui change tous les quarts d’heure. Sur le lit, un drap de lin déjà froissé, quelqu’un s’y est assis, s’est levé, est revenu. Près de la porte, une tasse à moitié pleine. Quelque part dans l’appartement, une enceinte qui tourne, un morceau qu’on n’identifie pas tout à fait.
Quelqu’un est chez soi. Quelqu’un d’autre est dans la pièce avec un appareil photo. Personne ne dirige rien. Personne n’attend une émotion particulière, un visage, une pose. La personne photographiée fait ce qu’elle ferait si elle était seule, la différence c’est qu’elle peut être moins habillée que d’habitude. C’est tout.
Voilà à quoi ressemble, pour PRECIOUS, la photographie boudoir intimiste, autrement…
Une question qu’on ne se pose plus . . .
À qui le corps doit-il quelque chose ?
La question est embarrassante parce qu’elle paraît résolue. Depuis dix ans, le boudoir français a basculé. Hier, il fallait être désirable, mince, sexy, « femme fatale ». Aujourd’hui, il faut s’aimer, se réapproprier, oser, retrouver sa féminité, célébrer son corps.
Lisez les sites des photographes : n’importe lesquels, ouvrez-en cinq au hasard. Le vocabulaire est devenu un seul. Reconnexion. Bienveillance. Confiance. Empowerment. Révéler. Sublimer. Les mots tournent en boucle d’un studio à l’autre, comme une playlist de salle d’attente.

Une autre injonction. Plus douce.
Toujours une injonction . . .
On a remplacé « sois belle » par « aime-toi », et on a appelé ça une libération. Mais regardons la mécanique : il y a toujours quelqu’un qui te regarde, et quelque chose à prouver. Hier la beauté, aujourd’hui l’amour-propre. Hier la séduction, aujourd’hui la fierté. Le théâtre n’a pas changé. On a juste changé le costume.
Il a fallu du temps pour formuler ça. Pour comprendre que ce qui nous gênait dans le boudoir tel qu’il se pratique partout, ce n’était pas le manque de pudeur. C’était l’inverse. C’était cette pression sourde, sous le sourire bienveillant, que la séance soit quelque chose. Une preuve. Une libération. Un avant-après. Quelque chose à montrer.
Le corps n’a rien à prouver.
Pas même qu’il s’aime.
Hors regard : ce que ça veut dire . . .
Ce que c’est . . .
Le hors regard n’est pas un silence. Ce n’est pas une coquetterie esthétique non plus, comme si on cachait les visages parce que ça fait plus mystérieux, plus chic, plus instagrammable. Ça n’a rien à voir.
Le hors regard, c’est une décision : retirer le regard pendant la séance. Tous les regards. Celui qu’on imagine porté sur soi par un partenaire, par un parent, par les réseaux. Celui que pose le photographe, qui choisit de devenir présence plutôt qu’œil, qui ne juge pas, qui ne dirige pas, qui ne suggère pas une pose flatteuse. Et même… surtout… le sien propre. Ce regard intérieur qui commente, qui ajuste, qui aspire le ventre, qui se demande si l’angle est bon. On le range. On ferme l’application qui tourne en arrière-plan. Et là, ce qui reste, ce n’est pas le vide… c’est soi.
Soi, c’est différent pour chaque personne. Il y en a qui, quand elles sont seules chez elles, mettent la musique à fond et dansent en passant l’aspirateur. D’autres lisent en silence pendant trois heures. D’autres parlent au chat. D’autres peignent. D’autres regardent par la fenêtre sans rien faire. Il y en a qui rient toutes seules, qui chantent en cuisinant, qui restent assises sur le bord du lit à ne rien faire pendant un quart d’heure. Aucune de ces façons d’être n’est plus juste qu’une autre. Et aucune n’a rien à voir avec la performance qu’on demande, en général, à quelqu’un qui pose pour des photos.
Pour dire ça autrement : c’est la différence entre poser et être. La différence entre dire bonjour et entrer dans une pièce. On peut faire les deux toute sa vie sans jamais s’en rendre compte. La photographie boudoir, dans sa version classique, demande de poser. De se composer. D’incarner pendant deux heures la version désirable, fière, sensuelle, lumineuse de soi. Ça marche, parfois. Beaucoup de personnes en ressortent contentes. C’est un service réel, qu’il ne s’agit pas de mépriser.
Le hors regard demande autre chose. Pas plus, pas moins. Autre chose. Il demande qu’on cesse, pendant deux heures, d’être en représentation (y compris devant soi-même). Et qu’on ajoute, à cette personne qu’on est quand on est seule, un peu moins de tissu sur la peau. Voilà. C’est tout le programme.
Ce que ce n’est pas . . .
Pour clarifier, listons ce que cette photographie n’est pas, sans mépriser ce qui est.
Ce n’est pas le glamour. Pas la pin-up. Pas le clin d’œil rétro avec bas couture et fume-cigarette. Pas la séance « feel good » où on rit beaucoup et on boit du champagne ; même si, pour être honnête, certaines séances PRECIØUS ressemblent à ça parce que c’est l’énergie de la personne, pas une mise en scène. La différence est invisible mais elle est totale : dans un cas, on demande à quelqu’un d’être joyeux pour la séance ; dans l’autre, on photographie quelqu’un qui l’est déjà. Pas la thérapie par l’image. Pas non plus le nu académique froid en studio, fond noir, lumière sculptée au flash, où le corps devient pure géométrie et où la personne disparaît derrière le motif.
Le vocabulaire de la profession s’est embrouillé. Boudoir, charme, glamour, nu artistique, intimiste ; chacun y met ce qu’il veut. Ce qu’il faut retenir, c’est que ces mots décrivent moins des techniques que des intentions. Et l’intention de PRECIØUS, on la formule comme ça : faire des images qui n’essaient pas. Qui ne convainquent personne. Qui n’argumentent pas pour le corps qui s’y montre, qui ne plaident pas en sa faveur. Qui le laissent être.
Cette photographie n’est ni au-dessus ni en-dessous des autres approches. Elle est à côté. C’est une voie, pas la voie. Et elle ne s’adresse pas à tout le monde ; il faut une certaine envie d’arrêter de se composer pour s’y reconnaître. Quand on cherche un photographe boudoir dans l’Oise et qu’on tombe ici par hasard, soit on poursuit son chemin sans regret vers d’autres approches plus enveloppantes, plus dirigées, soit on s’arrête une seconde parce que quelque chose résonne. Les deux réactions sont justes.
Une séance, une présence . . .
Concrètement, ça donne quoi ?
La séance commence par un café. Trente, quarante minutes parfois. On parle d’autre chose. Du trajet, d’un livre en cours, d’un chat qui passe sur le rebord. On ne fait pas un briefing. On ne demande pas « qu’est-ce que vous attendez de cette séance » : la question est déjà piégée, elle suppose qu’on doive en attendre quelque chose. On laisse le temps faire. On laisse la pièce devenir habitable.
Et puis, à un moment, sans que ce soit annoncé, ça commence. La photographe s’installe à distance. La personne se déshabille, totalement, partiellement, pas du tout, ce n’est jamais une question préalable, c’est ce qui arrive ou n’arrive pas pendant la séance. La lumière est celle qui est là. Une fenêtre suffit, presque toujours. Les mouvements ne sont pas dirigés. Et là, vraiment, chaque séance devient une séance différente.
Il y a celles où la personne met sa propre playlist (la sienne, pas une suggestion) et où elle se met à danser dans le salon. Il y a celles où elle s’assoit pour peindre, et où la séance se passe pour les trois quarts à la regarder peindre, le pinceau qui s’arrête, qui repart, la peau nue sous la chemise ouverte tachée de pigment. Il y a celles où elle parle beaucoup, où elle raconte des trucs qui n’ont rien à voir, et où on l’écoute en photographiant à l’occasion. Il y a celles, aussi, où elle ne dit rien pendant une heure, allongée sur le lit ou assise à la fenêtre, et où le déclic d’obturateur devient très espacé.
Dernièrement, une cliente s’est endormie sur le canapé pendant la séance. La lumière travaillait toute seule, traversant les rideaux, dessinant des formes mouvantes sur sa peau. Une autre, quelques mois plus tard, a passé une partie de la séance à chanter en cuisinant des œufs au plat. Elle ne posait pas… elle cuisinait, en culotte et en tee-shirt, laissant apparaitre ses courbes, et elle chantait. Les deux séances n’avaient rien à voir l’une avec l’autre. Les deux étaient justes, parce que dans les deux cas, la personne était elle-même.
Voilà pourquoi PRECIØUS choisit le domicile, ou des lieux choisis. Pas par contrainte technique car un studio serait plus simple à équiper, mais par cohérence. La maison contient ce que le studio efface : l’odeur de cette personne-là, la marque de ses gestes, les vêtements qui traînent, le bordel sur la table, la lumière de cet appartement-ci à cette heure-là. Ce sont des matières. Ce sont elles qui font l’image, autant que le corps.

Cette logique vaut aussi pour les duos. Deux personnes qui partagent un toit ont une chorégraphie quotidienne, qui passe devant qui dans le couloir, qui prend quelle place sur le canapé, qui parle pendant que l’autre lit. Une séance à deux, c’est ce que ça donne quand il y a un peu moins de tissu. Pas une mise en scène de la complicité. Pas un duo qui s’embrasse pour la photo. Deux personnes qui sont ensemble comme elles le sont d’habitude, captées par hasard d’un peu plus près.
Hommes, femmes, couples de tous genres et de toutes morphologies ; la grammaire de la séance ne change pas. Seules les personnes changent, et c’est elles, justement, qui font l’image.
C’est aussi pour ça que les séances Hors Regard et Cadre Nu durent ce qu’elles durent. Pas une heure expéditive, pas une journée éreintante. Le temps qu’il faut pour que la pièce devienne habitable, et qu’on cesse, sans s’en apercevoir, de jouer son propre rôle.
Une trace, pas une vitrine . . .
Qu’est-ce qu’il reste, après ?
Pas une preuve. Pas un trophée. Pas un avant-après triomphal qu’on enverra à un partenaire pour lui dire regarde. Pas non plus un témoignage de courage personnel qu’on archive pour soi avec une légende intérieure du genre « le jour où j’ai osé ».
Une trace. Quelques images, parfois beaucoup, choisies sans excès. Quelque chose qui dit : j’ai existé là, dans cette pièce, ce jour-là, avec cette lumière qui était celle d’octobre vers seize heures, en train de peindre, ou de chanter, ou de ne rien faire, et c’était bien. C’est tout. Et c’est immense.
Il y a des gens qui font encadrer une de ces images, discrètement, dans un coin de chambre. D’autres ne les regardent presque jamais et savent simplement qu’elles existent. D’autres encore en font des tirages d’art plus grands, qu’ils accrochent et puis dont ils oublient la présence comme on oublie un meuble familier. Toutes ces façons sont justes. Aucune n’est meilleure.

La fenêtre du début est encore là. La lumière a tourné, elle est plus basse, plus ambrée. Le drap n’a pas bougé. La musique tourne toujours, ou elle s’est arrêtée… on ne sait plus. Quelqu’un est en train de se rhabiller, sans hâte. Bientôt, il y aura un autre café, un échange court, un au revoir simple. Pas d’effusion. Pas de « alors, comment vous vous sentez ? ». On a passé deux heures ensemble dans la même pièce, à ne rien prouver. C’était la séance.
La porte se referme.
La pièce reste, et la lumière s’en va.
Precious
Crédits photo : PRECIOUS Studio / Pexels


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